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Avenir sans Pétrole

Croissance économique: appel au réalisme et à la responsabilité

20 Novembre 2011 , Rédigé par Benoît Thévard Publié dans #Regard critique

 

« Relevons ensemble le défi de la croissance »


Voilà donc le titre accrocheur et rassembleur de cette conférence qui aura lieu à Orléans le 6 décembre prochain. Un grand moment "d’optimisme" en perspective, avec l’intervention de Karine Berger, une « brillante économiste polytechnicienne au franc parler » faisant partie de l'équipe de campagne de François Hollande.


La tenue de cet évènement aurait pu me faire sourire si elle n’était pas DRAMATIQUE. C’est pour cela que j’ai souhaité faire un article afin d’alerter sur ce qui se prépare.

 

A l’occasion de cette soirée, ce sont  les six présidents des CCI, CMA, CA, CGPME, FFB, UDEL-MEDEF, UIMM du Loiret qui signeront une charte pour le développement économique du Loiret.

 

_30_glorieuses.jpg

« Les trente glorieuses sont devant nous »


C'est le titre de l’ouvrage que Karine Berger a coécrit avec Valérie Rabault. Ces deux jeunes femmes « sur-diplômées» surfent sur une vague d’optimisme, allant à contre-courant de la tendance actuelle.  Mais d’où sort donc cet optimisme alors que le monde entier sombre dans la prise de conscience de ses excès, commence à peine à percevoir les limites d’une planète qu'il surexploite et se demande comment il va se sortir d’une telle situation ?


La recette semble simple :

«C’est un système (le système français NdlR) qui a très bien fonctionné pendant les premières trente glorieuses, de 1945 à 1975. Notre démarche, c’est de dire : « Et si on renouait avec ce qui a fonctionné jusqu’à présent ? » »

 

karine-berger.jpgKarine Berger (Photo: V.O. ledauphine.com)


Je ne m’attarderai pas sur cette vision du passé que seuls les économistes peuvent trouver idéale, ne considérant que le PIB et le taux de croissance.  Quant à l'avenir, il suffirait donc de faire un business plan avec 90 milliards d’euros d’investissement dont les cibles privilégiées seront : l’énergie, les transports et la santé. Certes, ces secteurs sont  préoccupants et il est indispensable de trouver des solutions de toute urgence. Mais les exemples que nous donne Karine Berger sont les suivants : Sanofi pour la santé, GDF pour l’énergie et EADS Airbus ou le TGV pour les transports.


Selon madame Berger, investir dans ces secteurs industriels de pointe   permettrait de renouer avec la croissance et grâce à cela, d'augmenter le salaire des enseignants, de travailler sur l’aménagement du territoire, d'améliorer l’égalité en faisant profiter tout le monde d’une telle prospérité.


Je suis abasourdi par une telle ignorance des réalités physiques, des limites énergétiques du système, par une telle admiration pour un modèle économique qui n’a plus d'avenir.

 

pibEvolution exponentielle du PIB mondial


Il y a donc quelques éléments, logiques et non-idéologiques, que j’aimerais rappeler à madame Berger avant cette soirée:


1/ Il est impossible de faire de la croissance économique sans augmenter la consommation d’énergie, or:


-  d’ici 2030, le monde devra trouver et mettre en production l'équivalent de 5 fois l’Arabie Saoudite pour espérer une croissance, ce qui est physiquement impossible.

-  la moitié du parc nucléaire français a 30 ans, or le renouvellement ou le démantèlement d’un réacteur coûte au moins 600 millions d’euros.

Aucune source d’énergie n’est en mesure de compenser le manque de pétrole.

-  Le réchauffement climatique nous impose de réduire nos émissions de GES de 80 à 95% d’ici 2050.


Sachant que nous aurons moins d’énergie disponible et qu'elle sera plus chère, il ne sera mathématiquement plus possible de connaître la croissance que nous avons connue jusqu’à présent.


2/ Imaginer qu'il sera possible de continuer une croissance en %, c'est-à-dire avec une évolution  exponentielle, dans un monde fini est aussi ignorant que de penser que la Terre est plate. 


-  Nous avons passé le pic de pétrole conventionnel en 2006

-  Nous passerons le pic de carburants liquides d’ici 2016

-  Nous sommes sur le pic de phosphate

-  Nous avons passé le pic de l’or en 2001

-  Nous passerons le pic de cuivre en 2020


Nous avons déjà de nombreuses démonstrations que le modèle de croissance dont Karine Berger se fait la promotrice, est une impasse physique, naturelle, géologique. Toutes les exponentielles finiront par heurter le plafond des ressources. (Je suis d'ailleurs très inquiet de voir qu'il est possible d'être polytechnicien(ne) et ne pas comprendre que la fonction exponentielle n'est pas applicable à des ressources limitées).


3/ L'investissement massif dans les secteurs dominants actuels augmentera encore l’uniformisation de notre système. Dans ces conditions nous continuerons à abaisser notre niveau de résilience:


-  La France importe 99% de son pétrole alors que 95% de ses moyens de transports en dépendent.

65% des terres arables sont utilisées pour les grandes cultures destinées au marché mondial, alors que celles-ci dépendent énormément du pétrole et du gaz naturel (50% des coûts d’exploitation).

-   75% de notre électricité est nucléaire alors que nous importons 100% de l'uranium et qu’une grande partie du parc est située en bord de fleuves et donc vulnérable aux sécheresses.

-   L’industrie aéronautique n’est pas un secteur d’avenir, qu'on le veuille ou non. La croissance du trafic aérien n’est possible que dans un monde où l’énergie est bon marché, ce qui ne sera plus le cas.

-    Les gestionnaires du transport ferroviaire français ont tout misé sur la grande vitesse entre les grandes métropoles, avec un minimum de gares. La France est donc devenue un désert ferroviaire par rapport au début du 20ème siècle.


Nous allons vivre de grands changements, qu'ils soient économiques, énergétiques et climatiques. Nous devons donc améliorer notre résilience, or ces orientations politiques vont dans le sens opposé.


Aux habitants et décideurs du Loiret, à tous les lecteurs,

 

Ne vous laissez pas attirer par l’appel des sirènes. La croissance économique stable et permanente est terminée. Ce n’est pas une histoire d’idéologie, c’est la réalité physique du monde dans lequel nous vivons.

 

Il n'existe pas de croissance économique et matérielle infinie dans un monde fini. Je pensais que les nouvelles générations avaient compris cela, il semble que ce ne soit pas forcément le cas.

 

C'est un taux de résilience qu'il faut viser maintenant, non plus un taux de croissance !

 

 

club of romeCourbes publiées par le Club de Rome en 1992:

elles montrent le lien entre les ressources naturelles, la production industrielle, l'alimentation, la population, la production de pétrole, l'espérance de vie et la pollution.

 

à Madame Berger,


Je n'arrive pas à croire que vous n’ayez pas la moindre conscience de tous ces faits. Même si je connais l’aptitude de certains économistes à nier les réalités physiques et techniques, votre refus de l'évidence est-il volontaire ?


J’habite dans le Loiret et, à l’occasion de cette conférence, vous allez servir d’alibi pour les choix d’investissements de long terme sur mon territoire. Les présidents des grandes institutions vont signer une charte qui va dans le sens de vos propos et cela m’inquiète profondément.

 

Nous avons peu de temps pour éviter le pire, regagner en résilience et en autonomie, relocaliser les activités, diversifier les pratiques, sortir de notre dépendance aux énergies fossiles. Alors, je crains que vos choix, votre stratégie, votre business plan  ne fassent qu'aggraver une situation déjà bien compliquée.

 

Je vous demande de reconsidérer le réalisme de vos propositions, de lever les yeux de vos manuels d'économie pour observer la réalité de notre planète, de faire partie de ces jeunes qui veulent VRAIMENT changer le monde, pour le mettre sur la voie d'un fonctionnement durable.  Ne vous faites pas la représentante d'un système en faillite, l'égérie d'une croissance illusoire.

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José 11/01/2012 23:32


Dans un pays qui a accueilli de nombreux philosophes des Lumières, on ne peut que déplorer que le formatage ambiant déteigne jusque chez ceux et celles qui sont censés représenter l'élite d'une
nation. On aurait attendu un peu plus d'esprit critique "à la Kant" et une simple analyse objective de nos ressources et de leur évolution du dernier siècle :-(

Benoît Thévard 27/01/2012 09:09



Oui, j'ai le sentiment que cette analyse est faite, mais que le lien n'est jamais fait entre les différents métiers/secteurs. Probablement que le ministère de l'agriculture a du mal à croiser ses
infos avec celui de l'économie, qui lui même ne croise pas avec celui de l'énergie...bref, la spécialisation des secteurs peut empêcher de croiser des données qui sont pourtant fondamentales et
ainsi passer à côté de l'évidence !



loic steffan 12/12/2011 16:11


Il serait préférable de voir le monde tel qu'il est mais pas tel que nous le voulons. Pour cela, il faut modifier notre comportement aller vers une prospérité sans croissance. Essayons de voir ce
qui bloque. Je remprends ci-dessous un extrait d'un article de sciences humaines.


Le philosophe Harry Frankfurt explique les failles de la volonté (sur lesquelles bute le changement) par le conflit entre deux types de désirs. Les désirs « de premier ordre » nous sont fixés par
les besoins immédiats ou l’environnement. Les désirs de second ordre sont les projets au long terme. Nous autres humains possédons la capacité de se projeter hors de soi, de se fixer des buts à
long terme, d’imaginer un horizon lointain.


Les économistes nomment cela la « non-cohérence des préférences ». Ce que je voudrais à long terme (faire des économies et épargner) ne correspond pas à ce que je souhaite à court terme (je
craque pour ce nouvel achat) (1).


Pour quelle raison est-ce que l’on tranche souvent en faveur du désir de premier ordre (la tentation immédiate) au détriment du désir de second ordre : l’objectif à long terme ? Le calcul est
simple : lorsque l’on agit en fonction d’un but lointain (travailler pour un examen par exemple), le coût de l’action (se mettre à un travail ennuyeux) est immédiat et les avantages sont
différés. À l’inverse, pour les désirs immédiats (jouer de la guitare), les avantages sont immédiats et les coûts différés. Comment faire dès lors pour aller à l’encontre de ses tentations et
tenter de contrôler ses envies ?


Cette guerre intérieure est l’une des facettes de ce que les sociologues nomment la « réflexivité ». La réflexivité est la capacité qu’ont les individus à l’autoanalyse, à réfléchir à leurs
propres motivations, à tenter de contrôler le cours de leur vie en mettant en place des stratégies de changement et des techniques mentales d’autocontrôle.


Le chemin de la résillience est difficile car il supose des coûts à court terme supérieurs aux bénéfices, même si les coûts ultérieurs sont bien plus grands.

avionnette 01/12/2011 18:13


Moi j'ai la réponse à votre question.


Ces dames mentent éperdument et elles le savent. leur niveau d'éthique leur permet de placer leur intérêt personnel en position prioritaire par rapport à la vérité. compte tenu des enjeux
associés aux thèses énoncées, on peut considérer que ces personnes sont des criminelles en cols blancs

Jérôme 25/11/2011 16:14


On a du passer le peak politique bien avant le peak pétrolier, ça fait bien longtemps que l'offre n'est plus à la hauteur de la demande.


 

luline 24/11/2011 17:38


Pour Michel, politechnicien


merci de cette précision. Il en va de même pour toutes les écoles et formations, comme l'ENA, ou presque. Car comme le souligne Benoît, nous sommes formaté par notre éducation, et tout le monde
aujourd'hui n'a pas forcément eu la change de lire le rapport du Club de Rome ou toute la littérature sur ces sujets. Je recommande la très riche bibliographie commentée: La Biosphère de
l'anthropocène, de Jacques Grinevald.