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Avenir sans Pétrole

Regard sur le scénario négaWatt 2011 (2ème partie)

6 Octobre 2011 , Rédigé par Benoît Thévard Publié dans #Regard critique

Je voudrais maintenant apporter un regard critique sur ce scénario qui reste le plus abouti jamais réalisé pour une réelle transition énergétique. Malgré la performance et la rigueur de ce travail, il ne vous a pas échappé, dans la première partie de l'article, que certains éléments me dérangeaient. Je vais donc tenter de traduire cet inconfort dans cette deuxième partie.

 

N.B.: Cet article n'a pas pour objectif de m'opposer à la logique NégaWatt. Cette association n'a pas vraiment d'égal dans le domaine et je redis toute ma gratitude à ses membres qui sont des acteurs du changement et qui vont dans la bonne direction. Je pense en revanche qu'il est nécessaire de remettre certains paramètres dans le contexte économique et social actuel.

 

L'efficacité énergétique: Ode à la solution technologique

 

Dans le scénario nW, la sobriété ne représente qu’un quart de la réduction des consommations d’énergie. Environ 75% seraient obtenus grâce à l’efficacité énergétique, c'est-à-dire au renouvellement des équipements (ordinateurs, ampoules, voitures, chauffages, procédés de l’industrie etc…).


Quelle aubaine, pour les grosses industries, de voir un scénario qui ne peut fonctionner que grâce à leur technologie de pointe, les voitures hybrides, les pompes à chaleur, les ordinateurs portables et les ampoules fluo-compactes!


Je rappelle que ce sont des multinationales qui fabriquent ce genre d’équipements, ce qui implique une économie de croissance telle que nous l’avons connue ces dernières décennies. Or, cette période de croissance stable et continue est terminée, comme je l’ai déjà expliqué.

triptyque_bis-copie-1.JPG

Détournement personnel du logo du scénario  nW

La sobriété doit prendre une place beaucoup plus importante

 

Que deviendront ces grosses industries après le pic pétrolier, avec une économie en crise et des états sur-endettés ? Il ne s’agit pas d’une rupture imprévisible mais d’une réalité physique non prise en compte dans ce scénario.


Alors que nous allons connaître une contraction de l’économie, les citoyens devraient continuer à renouveler leur frigo, leur ordinateur ou leur voiture ? Avec quelle énergie et quels matériaux seront fabriqués tous ces équipements et à quel prix ?

 

Par exemple, il faut :

- 70 tonnes de matériaux par tonne de voiture (et actuellement, une tonne, c’est une petite voiture).

- 133 kg par kilo d’ordinateur portable (c’est à dire plus de 300 kg pour un portable en entier)

source


Certes, le recyclage des matériaux, lorsqu'il est possible, peut améliorer le bilan global. Mais il est loin d'être neutre et consommera, de toutes façons, beaucoup d'énergie.

 

Je n'oublie pas l'effet rebond, phénomène largement vérifié notamment depuis le choc pétrolier de 1973. Depuis cette période, nous n'avons jamais cessé de faire de l'efficacité énergétique et pour autant, notre consommation globale d'énergie n'a jamais cessé d'augmenter.


Pour moi, c’est une erreur de miser autant sur l’efficacité énergétique et aussi peu sur la sobriété. Cette dernière demande surtout du bon sens et de l’organisation intelligente et collective. Ce qui ne veut pas dire que c’est simple (c'est même sûrement plus complexe!) mais en revanche, les multinationales et la croissance ne sont pas forcément indispensables pour gagner sur ce terrain.

 

 

"Le prix des renouvelables va baisser": en est-on sûr ?

 

Durant cette présentation, il a été clairement exprimé que le prix des énergies renouvelables était en diminution constante et qu'à contrario, celui du nucléaire était en augmentation depuis le départ. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et les tendances passées sont indiscutables.

 

Seulement voilà, éoliennes et panneaux solaires ne poussent pas dans la forêt et on ne sait pas faire de solaire PV ou d’éolien sans consommer du pétrole. Il faut par exemple 500 à 600 barils de pétrole pour fabriquer, installer et entretenir une éolienne de 3 MW. C’est encore pire pour le solaire. Alors imaginer que le prix de ces énergies va continuer à baisser suivant la tendance passée me semble impossible.

 

renouvelables.JPG

 

J’ajoute que l’hypothèse de prix du pétrole, pour le scénario, a été fixée à 80$/baril. Cette hypothèse, à l'avenir, ne tiendra qu'en période de récession, c'est-à-dire lorsque la consommation et les investissements diminueront.

 

De plus, la production de tous ces équipements demande, au-delà de l’énergie et des matériaux, une structure économique et industrielle en bon état de marche, ce qui ne sera pas le cas sur les quarante prochaines années.

 

Le changement des modes de vie

 

Un objectif affiché de ce scénario est de démontrer qu'il est possible de sortir du pétrole et du nucléaire sans trop changer nos modes de vie. C'est donc un très bon moyen de convaincre des décideurs persuadés que tout va continuer comme avant. Mais je crains que de telles démonstrations ne soient contre-productives pour l’implication des citoyens et le travail sur la sobriété. Cette démonstration technique est vraiment rassurante pour une population qui rechigne à modifier ses comportements.

 

Par exemple, je n'imagine pas qu'en 2050, la voiture individuelle puisse avoir une place presque aussi importante qu'aujourd'hui. C'est pourtant ce que propose ce scénario. On observe, sur le graphique ci-dessous, que la part de la voiture dans les transports (marron), quelle que soit la distance parcourue, varie très peu entre 2010 et 2050.

 

mobilite.JPG

 

J’ai vu trois présentations nW ces derniers mois et à chaque fois, le public semble repartir soulagé en se disant : « finalement, il suffit de voter pour les bonnes personnes, il suffit que les industries produisent de nouveaux équipements, il suffit que l’on continue à changer nos ordinateurs et nos voitures et tout ira bien ! »

 

Si ce scénario est une très bonne ligne de conduite pour l'Etat, il laisse le citoyen dans son rôle habituel de consommateur attentiste au lieu de l’inviter à une émancipation indispensable pour repenser son mode de vie.

 

TTHandbook


C’est pourquoi j’insiste autant sur la sobriété, car je suis persuadé que ce sera la plus grosse part de notre avenir énergétique. Si nous misons tout sur un scénario basé sur de la production industrielle, qu'il s’agisse de bien de consommation ou d’équipements énergétiques, nous prenons le risque de voir tous les efforts anéantis au premier crash boursier ou à la première pénurie d’énergie ou de matériaux.

 

Je reconnais volontiers que la grande complexité de ce travail ne permettait pas de tout prendre en compte. En effet, les facteurs de rupture sont généralement imprévisibles, tant dans les délais que dans l’intensité. C’est d’ailleurs pour cela que j’invite plutôt à s’orienter vers une stratégie de résilience dans laquelle ces ruptures, bien qu'imprévisibles, sont assumées et anticipées.

 

Le scénario nW 2011 est une base très riche qui sera utile pour organiser la sortie du nucléaire et du pétrole dans des conditions idéales.

 

Il ne doit pas être un permis citoyen de ne rien faire en attendant que les politiques et les industriels se bougent.

 

Comme je le disais, ce scénario n’intègre pas le changement de paradigme que nous allons vivre. Les modes de vie vont profondément changer, nous devons nous y préparer, maintenant.

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Exbrayat Hélène 11/04/2015 14:45

complètement d'accord avec vous et en ligne avec la thèse de Philippe Bihouix. Merci pour cet éclairage !

B Cassoret 12/03/2015 16:35

Effectivement on ne peut pas être enthousiaste lorsqu'on s’intéresse à ces problèmes et il est important d'expliquer que le niveau de vie, la croissance économique... diminueront. Pour moi le changement de vie qui nous attend n'est pas joyeux, je pense que l'abondance d'énergie améliore les conditions de vie et qu'on vivra moins bien, avec plus de pauvreté et de problèmes en tout genres. La grosse erreur est de croire que les renouvelables et la technologie nous permettront de maintenir notre niveau de vie. Un gros danger est que la population ne comprenne pas et se tourne vers les extrêmes, qui ne feront bien sur pas mieux.

Benoît Thévard 12/03/2015 16:45

complètement d'accord Bertrand. Juste un bémol sur le fait qu'apprendre à vivre avec moins de manière volontaire est enthousiasmant. Le subir l'est beaucoup moins.

Vincent 11/03/2015 21:55

BT > Certes, le recyclage des matériaux, lorsqu'il est possible, peut améliorer le bilan global. Mais il est loin d'être neutre et consommera, de toutes façons, beaucoup d'énergie.

Le recyclage est de toute façon une illusion, comme l'explique très bien Philippe Bihouix : outre que ça demande effectivement beaucoup trop d'énergie et de main d'œuvre pour être rentable, on bute aussi sur la dispersion (95% du titane = couleur blanche : pâte dentifrice, peintures, etc.) et la dégradation (on ne peut que très rarement recycler pour refaire le même produit). Et sans pétrole, il n'y a plus d'extraction de mineraie.

La réalité, c'est que les pays riches vont connaître la régression dans un avenir pas très lointain. Terminé la voiture, les voyages en avion, les cinq semaines de congés payés, la retraite à soixante ans, l'assurance-santé qui rembourse tout, etc.

On se doute que peu de responsables politiques s'aventurent à aborder le sujet…

Frédéric Boutet 14/12/2011 14:34


Bonjour François,


A propos d'énergie décentralisée, je vous signale cette attaque en piqué du Stukas "Jancovici" à sur les maires des 36000 communes :


http://www.courrierdesmaires.fr/actualite/france-collectivites-territoriales-et-climat-jean-marc-jancovici-pourfend-les-idees-recues-29690.html


C'est tout simplement le quatrième Reich qui est installé sur la France.

François 14/12/2011 12:55


Ce qui est intéressant dans l'article et les commentaires, c'est de constater que le débat sur l'avenir énergétique en France, dans ce qui est visible au grand public (expertise et
contre-expertise) reste aux mains d'une élite dirigeante française particulière : les hauts-fonctionnaires.


Une infographie dans le numéro spécial du monde sur le nucléaire de novembre souligne ces liens et cette arène très fermée : tous (Laponche, Dessus, Jancovici etc.) sont polytechniciens et/ou
ingénieurs des Mines, tous possèdent la même culture scientifique et les mêmes présupposés (foi dans le progrès technique et vision non démocratique de l'intérêt général : une chose trop sérieuse
pour être laisser aux mains d'ignorants...).


Il a été démontré que le choix du développement nucléaire en France est avant tout un non-choix politique, il s'est fait sans aucune consultation démocratique ni même débat au parlement, mais par
les hauts fonctionnaires de l'administration centrale, qui ont décidé rationnellement que c'était le meilleur choix pour la France, pour l'intérêt de tous (la définition de celui-ci par ces
élites ne souffre pas le débat).


Ce qui est troublant, c'est qu'aujourd'hui, on sait qu'il va y avoir transition énergétique et on voit la persistance des mêmes processus décisionnels se reproduire, alors même qu'on nous berce
de "participation du public" : un débat aux mains des mêmes élites, certains pro-nucléaires, d'autres non, mais partageant toujours une même culture scientifique (rationalité et progrès
techniques -l'effet rebond, par exemple, est un facteur trop "sociologique" pour être intégré sérieusement) et politique (ces questions sont trop sérieuses pour être prises en charge par les
populations).C'est bien la façon de décider en France (centralisée et technocratique) qui ici interpelle...


Au moment où l'on parle beaucoup de décentralisation de la production d'énergie, où l'on fait régionalement des schémas et des plans visant la planification énergétique (SRCAE), les questions
d'approvisionnement et d'avenir énergétique du pays, questions hautement stratégiques, restent encore gérées de façon extrêmement centralisée, et entièrement aux mains de la même caste
technocratique.


François


PS : à propos du non choix de la politique nucléaire française, cf. les travaux de Simonnot et ce qu'en disent Mény et Thoenig :"Pendant plus de 30 ans, de la fin des années 1940 jusqu'au début des années 1980, un petit groupe fermé d'industriels,
de hauts fonctionnaires techniques (ingénieurs des Mines) et de dirigeants d'entreprises publiques (E.D.F., C.E.A.) regroupés au sein de la commission Péon (commission consultative pour la
production d'électricité d'origine nucléaire) a élaboré les choix et arrêté les mesures de l'Etat pour le nucléaire civil et militaire, à l'abri de toute véritable interférence gouvernementale,
sans aucun débat public. Ainsi peut-on se demander quand la fabrication de la bombe nucléaire par la France a été décidée. Les faits montrent, à la stupéfaction générale, que jamais aucun
décideur politique n'a eu à en connaître. Il n'y a pas de date ni de responsables identifiables. La bombe atomique française n'a pas été décidée. Elle s'est faite petit à petit jusqu'à ce qu'un
jour la France se réveille avec un début d'arsenal nucléaire à sa disposition." pp. 198-199, THOENIG, J.C., MENY, R., "Politiques publiques", P.U.F., Coll Thémis, Paris, 1989, 391
pp.